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Jean-Louis Murat a-t-il seulement déjà été un « simple chanteur français » ? Il y aurait là matière à longues querelles de spécialistes (ils sont aussi nombreux que fervents), mais on peut affirmer qu’en effet il n’a jamais été aussi éloigné de l’appellation. Ouvrage de sape jusqu’aux fondations plutôt que simple ravalement de façade de saison, ses récents Travaux sur la N89 resteront un jalon de la chanson francophone aventureuse, marquant à la fois l'histoire du largage d'amarres et la discographie du maître d’oeuvre : «je suis reparti comme à quinze ans, transformant tout ce que je pouvais écouter pour revenir à zéro. Repartir de RIEN. Aujourd’hui, c’est le deuxième étage de la fusée du grand rien». Voici donc, en majesté, Il Francese, nouvelle pièce maîtresse de l’édifice. Ce qui frappe d’abord c’est à la fois la persistance, dans le son, de l’esprit d’aventure des Travaux, mais aussi le retour de ses vieilles amies, les chansons et les mélodies. «Je suis arrivé en studio avec des morceaux qui avaient une forme chanson, des chansons assez solides pour pouvoir tenir tous les traitements… j’ai fait ce que je voulais faire : trouver un sang neuf..» Deux choses au moins coulent dans ce sang neuf : le groove et l’Histoire. Le groove, c’est «ce qui manque souvent à la chanson française –là j’ai trouvé un groove personnel qui vient naturellement», et il l’a trouvé en faisant ce qu’il veut : « je me régénère et me dépasse, je suis devenu incontrôlable, je fais ce qui me plaît.» Les racines du groove chez lui, ce sont les disques Stax. Subtilement, l’obsédante chanson Sweet Lorraine leur rend ici un hommage oblique : «Sweet Lorraine, ça renvoie à Otis Redding, au son Stax qui m’a formé. Le Lorraine, c’était un motel qui jouxtait le studio. Il était le seul de Memphis à être mixte. Tout s’est arrêté quand Luther King s’y est fait assassiner en 68». Et donc il y a l’Histoire. La grande et celle du personnage Murat, ici plus intimement liées que jamais. Il Francese permet à son auteur de livrer -de façon cryptique- les clés de son identité fracturée, composite. «J’ai poussé au maximum le dédoublement avec le Murat historique (Joachim Murat, Maréchal de Napoléon et Roi de Naples), je pense tout le temps à Naples, je voudrais m’y délocaliser». Se joue dans la psyché muratienne et sur ce disque une lutte entre deux imaginaires. Celui de l’Amérique des grands espaces et du Far West, avec ses shérifs et ses Apaches («en vrai colonisé je suis un parfait vassal de la culture américaine») et celui d’une Italie en laquelle il se retrouve («il faut que je lise des pages de Stendhal se promenant dans Naples pour retrouver enfin un peu qui je suis»). Un duel d’identités qui vient se résoudre dans deux des figures qui hantent le disque. Marguerite de Valois d’abord : «la seule Reine d’Auvergne… et elle a connu des indiens, raconte-t-on ! Je crois qu’elle a eu une aventure avec un Comanche… non ? Voilà une image qui me convient !». Et puis Silvana Mangano, sur Silvana, «et tout le cinéma italien qui, lentement mais sûrement, détrône, dans mon imaginaire, le cinéma américain. C’est ma peau : il y a plus de Vittorio De Sica que de Custer ou de Geronimo dans ce que je suis, contrairement à ce que je pensais. Je suis napolitain, et lecteur assidu de La Peau de Malaparte.» Bref, «La chanson c’est de la manipulation de formes et de symboles». Et à la fin c’est l’Italie qui gagne. Le costume que Murat l’Auvergnat/Américain/Italien s’est taillé est un patchwork, et sa musique, en cut-ups sachant tirer partie des innovations, le reflète parfaitement. Les heurts magnifiques de ses bricolages savants (encore une fois échafaudés avec le fidèle Denis Clavaizolle) portent la marque de la pop synthétique voire de l’indus, mais aussi du hip-hop –une passion de longue date. Comme Frank Ocean ou le Kurt Wagner du dernier Lambchop, ou encore The Knife, il s’amuse beaucoup à trafiquer les voix autour de ses chansons – «ça j’adore, je peux pas me retenir : c’est la phase Bee Gees. ». Tout ce travail de haute couture vient sublimer les domaines où il excelle : les mélodies et les mots, portés par son chant toujours plus envoûtant. «Les mélodies, chez moi, appellent toujours des sentiments avec des mots un peu étranges qui me surprennent moi-même», et Murat les convoque en louvoyant avec l’écriture poétique : «la poésie c’est du glyphosate, faut se méfier. Je la pratique mais c’est un poison –donc je varie les doses. Je fouille dans les poubelles du sentiment romantique, si l’empoisonnement est trop fort dans une phrase je mets un mot trivial, par exemple... En jouant avec différentes identités, je suis bien de la tradition poétique française : Je est un autre». Le coup de grâce en fin d'album s'appelle Je me souviens, bouleversante méditation ne cédant jamais à la mélancolie préfabriquée, pour toucher l'âme au plus profond. Et on se souvient que le regretté Christophe Pie avait, lui, chanté Je ne me souviens plus... Murat dédie ce disque à celui qui fut un compagnon d'armes. «Il était là tous les jours au début de l’enregistrement, à valider les titres comme souvent avec moi. Il nous a lâchés au tiers de cet album, qui est empreint de lui». Avant ce bouleversant final, Rendre l'Âme («une chanson pour Christophe aussi, une chanson pour incinération, pour éviter l’épreuve des chansons débiles lors des adieux») nous donne une dernière clé pour approcher cet album-sommet qu’est Il Francese : son chant doucement désabusé, spirituel et amusé, sur un clavier nonchalant, renvoie au Leonard Cohen tardif, celui de Old Ideas. Jean-Louis Murat en est là désormais, dans la position d'un artiste ayant atteint une forme d'évidence qui lui permet toutes les audaces -une sagesse de fou.

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